Lettre ouverte à la Ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration.

Catégorie Sortir, Style de vie à Québec Date 27/06/2020

Écrit parChristian Djoko

Madame Nadine Girault,

Permettez-moi, avant toute chose de vous adresser mes chaleureuses félicitations pour votre nomination au MIFI cumulativement à vos fonctions de ministre de relations internationales et de la francophonie. Je fais le pari que cette nomination ouvrira la voie à de nouvelles pratiques (humanisme, écoute, consultation, collaboration, consensus, etc.) et perspectives.

Parlant précisément des perspectives, Malraux disait que « Tous les combats ne doivent pas être menés en même temps mais les plus simples sont parfois les plus importants« . Je souhaite attirer votre attention sur une question qui pourrait se régler en quelques heures : la réforme du programme de l’expérience Québécois (PEQ).

Comme vous le savez sans doute, votre prédécesseur a initié une réforme de ce programme à l’automne dernier. Mais suite au tollé général suscité par la première mouture de cette réforme le gouvernement a accepté de faire marche arrière tout en s’engageant à revoir sa copie. Le ministre Simon Jolin-Barette avait alors reconnu qu’il « aurait dû mieux faire les choses ». Je me souviens également qu’à l’époque vous aviez affirmé fort judicieusement que : « Les étudiants internationaux constituent des candidats de choix à l’immigration. Ils sont des étudiants francophones, francisés et intégrés dans leur milieu d’études. Ils sont particulièrement bien placés pour poursuivre leur vie au Québec s’ils le souhaitent ».

Six mois plus tard un nouveau projet de Règlement fait l’objet d’une prépublication. S’il est vrai que cette mouture comporte quelques modifications par rapport au projet déposé l’automne dernier, il n’en demeure pas moins que celle-ci présente de nombreuses insuffisances voire incongruités. On a le sentiment qu’on a tout changé pour que rien ne change. Je m’explique.

La clause de droits acquis

La « clause de droits acquis » promise par le Premier ministre en novembre dernier pour les personnes déjà scolarisées au moment de l’entrée en vigueur de la réforme n’est pas prise en compte dans la nouvelle mouture. N’est-il pas primordial pour un gouvernement de respecter sa parole?

Plus qu’une dette, une promesse est un contrat moral. Quand vous donnez votre parole, quand vous faites une promesse, elle ne vous appartient plus. Elle devient une sorte de contrat moral qui doit être respecté de bonne foi. C’est le socle même sur lequel repose la confiance dans les institutions d’un État et la viabilité des relations sociales.

Je suis convaincu, Madame la Ministre, que vous donnerez suite à cette promesse gouvernementale. C’est le minimum que l’on puisse espérer, ce d’autant plus qu’avec la crise sanitaire provoquée par la COVID-19, plusieurs étudiant-e-s ont pris du retard dans leur parcours scolaire. Il serait injuste de les pénaliser doublement.

Reconnaissance des expériences de travail

Permettez-moi également de braquer les projecteurs sur un des aspects les plus cocasses voire incongrus de cette nouvelle mouture. Le nouveau projet de Règlement ne prend pas en compte l’expérience professionnelle acquise pendant le parcours universitaire.

Autrement dit, les stages (rémunérés ou non rémunérés) les charges d’enseignement (chargé.e.s de cours, assistant.e.s et auxiliaires d’enseignement, etc.) le travail de recherche (professionnel ou assistant de de recherche), toutes ces expériences professionnelles et compétences multiples, utiles et traversables acquises durant les études ne sont pas considérées comme pertinentes pour souscrire au PEQ.

À titre d’exemple, un étudiant à la maîtrise en sciences biomédicales aura beau travailler comme auxiliaire de recherche dans le cadre du développement d’un vaccin contre la COVID-19 que cela ne comptera aucunement comme expérience de travail.

Une étudiante en doctorat philosophie aura beau travailler quatre années durant comme auxiliaire de recherche sur les implications éthiques de l’intelligence artificielle que cela ne comptera aucunement comme expérience de travail.

Faut-il rappeler que les étudiant·e·s internationaux sont déjà confronté·e·s à d’importantes barrières systémiques à l’intégration au marché du travail? Sachant que certains emplois qualifiés requièrent le statut de citoyenneté ou une résidence permanente, il est à l’évidence incongru d’exiger une expérience dans certains domaines avant même l’obtention de ladite résidence.

Maintien des délais de traitement des demandes

Qui plus est, il me souvient, madame la Ministre, qu’en novembre dernier, vous affirmiez que le recrutement d’étudiant-e-s étranger-e-s au cours des prochaines années était une de vos priorités. Plus proche de nous encore, vous affirmiez le 28 mai 2020 que « le réseau des délégations du gouvernement du Québec à l’étranger pourra poursuivre l’attraction des meilleurs talents. Le Québec bénéficie d’une qualité de vie enviable et d’établissements d’enseignement de renommées mondiales ».

Cette affirmation est juste et vraie. Et si ces établissements arrivent à attirer les étudiant-e-s, travailleurs (professeurs, professionnels, etc.) et talents rares c’est aussi grâce au PEQ. De nombreuses études ont montré que le PEQ dans sa version initiale est un excellent outil d’attractivité et d’intégration des étudiant-e-s diplômé-e-s au marché du travail québécois. Pourquoi dès lors vouloir changer ce qui marche bien? Pourquoi augmenter inopportunément le délai de traitement des demandes? (20 jours ouvrables à 6 mois pour le volet «Diplômé du Québec» et près de 42 mois d’attente pour le volet «Travailleur étranger temporaire»).

À titre de comparaison, on notera qu’« aucune autre province canadienne n’exige une expérience de travail de plus de 12 mois pour être admissible à un programme d’immigration économique en tant que travailleur qualifié. De plus, le programme fédéral des travailleurs qualifiés (Entrée express) n’exige qu’une expérience de travail de 12 mois pour être admissible ».

La liste des insuffisances de cette nouvelle mouture est loin d’être exhaustive. Je n’en rajouterai pas. La coupe est pleine. Une chose est certaine cette réforme -si elle est maintenue- aura des effets négatifs sur le rayonnement du Québec à l’international, sur l’attractivité des établissements d’enseignement et sur la vitalité des régions.

Madame la Ministre,

Je suis convaincu que vous n’aurez pas de mal à vous rendre à l’évidence que la nouvelle mouture de la réforme du PEQ complexifie de manière injuste, inopportune et contreproductive un programme qui fonctionne bien.

Devant une telle situation, vous pouvez toujours être la femme d’État que l’on n’attendait plus. Celle qui restaure l’image de marque du Québec à l’international. Celle qui redonne confiance aux étudiant-e-s et travailleurs(ses), aux régions, au milieu des affaires et aux établissements d’enseignement. Celle qui a compris que le Québec ne peut se priver de toutes ces forces vives formé-e-s ici, parfaitement intégrées et prêt-e-s à relever les défis posés par la COVID-19 et les multiples transformations économiques de ces dernières années.

Abandonner cette réforme n’est pas si difficile, madame la Ministre. Vous n’avez pas à endosser les responsabilités de votre prédécesseur « Errare humanum est, perseverare diabolicum ». Vous pouvez faire du neuf. Sublime privilège. L’histoire s’en souviendra. Certainement.

Je terminerai en disant que la force d’un gouvernement réside aussi dans sa capacité à changer de cap, à admettre ses fautes de jugement et d’action pour retrouver sa voix et sa voie. C’est en tout cas une des impressions que m’avait laissé M. Legault lors de notre rencontre à propos du PEQ, un soir de novembre dans un restaurant de la rue Maguire (Québec). Je m’en souviens.

Je prie vous d’agréer Madame la Ministre, l’expression de ma très haute considération et de mes remerciements anticipés.

Christian Djoko

Le Journal Le Soleil a accepté de publier une version abrégée de cette lettre. ICI