La traversée du désert québécois

Catégorie Bouger, Sortir, Style de vie à Québec Date 10/11/2017

Écrit parChristian Djoko

Comme une frondaison manquée, l’automne s’en est allé. À peine a-t-on eu le temps de contempler l’incroyable diversité de ses couleurs et la pluralité harmonieuse de son paysage que voici venu l’hiver. La douceur des températures matinales, le bruissement des feuilles mortes, les brises légères du soir et les éclaircies quelques fois impromptues, estivales et chaleureuses font progressivement place à des journées froides. Atteignant rapidement le plus haut niveau de ses creux de lumières, les journées sont de plus en plus courtes et évanescentes. En fait, le plus difficile est de voir le soleil mourir en pleine matinée.  Et lorsqu’il perce quelques fois en après-midi, il est en tout point de vue comparable à une lumière (ampoule) de congélateur. Plus souvent qu’autrement donc, nos yeux s’ouvrent et s’éparpillent dans la grisaille. Et le soir venu, ils s’embuent de la noirceur des longues nuits silencieuses.

La solitude agitée.

Bien que curieux de découvrir à quoi ressemblent les flocons de neige et le manteau blanc qui, nous dit-on, illumine de toute sa splendeur le temps des fêtes. Nonobstant notre impatience de prendre une photo en pleine chute de neige pour la partager sur les réseaux sociaux ou l’expédier à la famille au pays, notre corps demeure cependant étranger voire inhospitalier aux températures continuellement froides.

Les sourires qui faisaient resplendir les visages durant l’été et le début de l’automne sont de plus en plus en rares. À peine est-on sorti de sa chambre que l’on éprouve déjà le besoin d’y retourner. Après une difficile journée d’étude ou de travail, on s’empresse presque frénétiquement de se dépouiller de son manteau pour retrouver la chauffante caresse qu’offre une belle couverture douillette. 

Pour de nombreux étudiantes et étudiants internationaux nouvellement arrivés, l’hiver peut devenir une longue et douloureuse traversée du désert. Autant l’été indien et l’automne ont prolongé la phase de découverte estivale du Québec, autant l’avènement brusque et rapide de l’hiver prend la forme d’une sagaie qui transperce constamment nos rêves et nous ramène à la face blême de l’immigration, de l’exil, du voyage, de cet ailleurs nord-américain. Le milieu naturel nous adresse une notification qui vient constamment nous rappeler que nous sommes dorénavant ailleurs, et que cet ailleurs est le nouveau « chez nous ».

Dans ce contexte, la solitude éclate très souvent en accents pathétiques. La mémoire se déploie et laisse remonter des aspirations contristées. Les souvenirs des moments passés en famille déchirent constamment le silence des soirées froides. On regrette ce soleil versé sur les vagues comme de l’huile s’exaltant dans une poêle remplie de gambas (crevettes). On passe de plus en plus de temps sur les réseaux sociaux ou au téléphone avec un ami qui semble vivre et partager notre réalité. Netflix, Spotify Music, Youtube deviennent des fréquentations à l’aune desquelles on espère s’extirper du silence qui ne cesse de nous emplir de nostalgie et d’inquiétudes. « Est-ce que j’ai fait le bon choix ? À la vue de mes notes des examens de mi- session, ai-je vraiment choisi le bon programme ? Vais-je m’en sortir? Suis-je capable de m’en sortir ? Que penserait ma famille si j’abandonnais ? ». L’inconfort d’une température extrême combiné au vertige d’une réalité sociale âpre débouche sur une remise en question déchirante. Ils sont bien loin ces grands rassemblements joyeux, cette bienveillance, cette bonhomie, cette lenteur sociale qui caractérisent la période estivale. Dès lors, que faire ? Abandonner ? Renoncer ? Se laisser consumer à petit feu ?

La nuit féconde.

Au cœur de ce grand tourbillon existentiel, un grand proverbe turc a résonné. Il a résonné comme une réponse à un appel de détresse : « Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra ». Pour toi qui t’interroge, il peut s’avérer fécond d’en faire un objet de méditation. En attendant, je livre ici le fruit de ma propre méditation. Il va sans dire que chaque histoire est par définition singulière. Je n’ai donc aucunement la prétention de mettre en mots les solutions aux difficultés de tous. Toutefois, je me réjouirais si d’aventure cette pastille un brin personnel constituait un point d’appui lors de ta propre traversée. C’est d’ailleurs le but recherché. En effet, l’objectif de ce second billet de blogue est double. Premièrement, il s’agit de décrire une saison de l’année, une période du calendrier scolaire qui présente un potentiel excessivement anxiogène voire dépressif pour de nombreux étudiantes et étudiants internationaux. Cette mise en perspective passablement sombre est cependant loin de constituer une fin en soi. Elle débouche sur un ensemble de conseils ou suggestions pour y faire face le cas échéant.

Relativement au proverbe susmentionné, j’en déduis qu’une crise, un passage à vide peut accoucher de l’inédit, de l’inattendu, du merveilleux. La vie en hiver au Québec n’est pas nécessairement plus difficile qu’une autre vie. Les vicissitudes sont inhérentes à toute existence peu importe la température ou la latitude sous laquelle on se retrouve. En réalité, ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est précisément parce que nous n’osons pas que les choses sont difficiles (Sénèque). Si certains ont pu s’en sortir, pourquoi en serait-il autrement pour toi? Le maintien des pseudo-fatalismes, des infortunes, des situations précaires, s’opèrent parfois au prix de l’illusion de puissance que l’on leur accorde. Le succès ne se construit pas en se résignant devant l’échec, mais en l’utilisant comme marchepied. Pour les chrétiens par exemple, il n’y a pas de dimanche de Pâques (temps de joie) sans vendredi saint (Golgotha et la souffrance voire l’injustice qu’il incarne).

Plus largement, quand tu ne sais plus où tu en es…où tu t’en vas, remémore-toi toujours la raison de ta venue au Québec ; le mobile de ton choix ; la flamme qui t’a habité au moment de prendre la décision de t’installer à Québec. Médite à nouveaux frais sur ton projet de vie, tes objectifs de départ et les résultats escomptés. Revisite également l’histoire de tes modèles de vie. Une telle réminiscence a le potentiel de devenir une fontaine de jouvence qui te permettra, j’en suis certain,  de maintenir toujours haut le désir ardent de réaliser tes rêves. Comme disait Corneille dans Le Cid en 1637 : « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. ».

Enfin, j’ai également réalisé qu’aucun voyage n’est infructueux. Voyager c’est en un certain sens grandir. C’est faire l’expérience de la découverte de son potentiel. C’est sortir de sa zone de confort pour découvrir nos forces jusque-là insoupçonnées. Derrière une difficulté, il y a sans aucun doute une opportunité à saisir. En dépit de son climat quelques fois inhospitalier, cette ville fourmille de possibilités et d’opportunités en termes d’épanouissement et d’accomplissements (voir mon billet précédent). À travers les situations-limites auxquelles elle nous expose, elle sait révéler aussi le meilleur de nous-mêmes.  » Tu ne sais jamais jusqu’à quel point tu es fort, jusqu’à être fort reste ta seule option » (Bob Marley). Pour s’en rendre définitivement compte, encore faudrait-il s’armer de patience, de détermination et,…et de petites astuces. 

Vive les joies l’hiver.

Pour éviter de subir l’hiver, mieux vaut éviter de se cloîtrer chez soi en espérant qu’il s’en aille le plus rapidement possible. Au contraire, il faut vivre pleinement l’hiver. Pour ce faire, tu auras sans doute besoin d’un mini-Kit de (sur)vie. Parlons-en.

1. Si tu es étudiant(e) à l’Université Laval, je te déconseille fortement, sauf cas de force majeure, l’usage systématique ou régulier du réseau de tunnels qui relie la quasi-totalité des bâtiments de l’Université. C’est toujours tentant d’y recourir en période hivernale, mais je doute fort que cela soit sain pour le moral.

2. À Québec et plus largement au Canada, il n’y a pas de mauvaises températures, il y a juste des personnes mal (inadéquatement) habillées. Mieux vaut s’habiller chaudement au lieu de courir le risque de « pogner » une pneumonie pour le « swagg ». Comme la floraison printanière, l’âme du « sapologue » en toi ne meurt pas. Elle sommeille et renaîtra le moment venu.

3. Il y a un effort à faire pour briser le cercle vicieux de la solitude et de l’isolement. Comment faire? En créant ou en suscitant les occasions de rencontrer des gens (soirées entre amis, participation aux activités sociales ou parascolaires, fréquentation des lieux de cultes, etc.). En dehors de pouvoir rencontrer les personnes de ta communauté, tu peux aller à la rencontre du peuple hôte. Autrement dit, n’hésite pas à te faire des ami(e)s québécois(e)s avec qui tu auras certainement beaucoup à partager, mais aussi à apprendre. 

4. Dans la même veine que le point précédent, je dirai que les joies de l’hiver se conjuguent aux activités hivernales (Carnaval de Québec, les glissades et jeux du Village Valcartier, Hôtel de glace, patinage, etc.). Pour les étudiants de l’Université Laval, le bureau de la vie étudiante offre généralement plusieurs activités intéressantes à un coût négligeable. Cela peut aller d’une excursion en chien de traîneaux, jusqu’à une séance de ski de fond et raquette en passant par la pêche sur glace ou une sortie à la cabane à sucre.

5. Je ne suis pas un grand cinéphile. D’ailleurs, la dernière fois que je suis allé au cinéma, c’était en 2011 à Lille. Et ce jour-là, j’ai réussi l’exploit de dormir 30 minutes après le début du film (Inception). Cela dit, je demeure convaincu que la fréquentation régulière des salles de cinéma participe de la préservation d’un équilibre et d’une hygiène de vie.

6. La pratique du sport permet en tout temps, et plus encore durant l’hiver, une gestion saine et efficace des situations de stress. Pour les étudiantes et étudiants de l’Université Laval, le PEPS offre une panoplie d’activités à des prix très avantageux. 

7. Si certaines difficultés d’ordres psychologiques persistent, n’hésitez à recourir aux services du Centre d’aide aux étudiants.

La liste est loin d’être exhaustive. N’hésite pas à me faire parvenir tes propres astuces, comme un billet de blogue, je les ajouterai afin qu’elles soient utiles au plus grand nombre. D’ici là, je te laisse avec le musicien ivoirien Dj Kerozen. Écoute attentivement ce qu’il dit dans sa chanson à succès « Le temps ».

À bientôt. Mon bol de bouillie m’appelle (^_^)

 

  Un bol de bouillie et des beignets