Ici, on sent le français

Catégorie Style de vie à Québec Date 20/03/2017

Écrit parFabricio & Nilian

Quand je suis arrivée au Québec en mai 2014, j’ai vécu une renaissance parce que j’ai quitté mon pays d’origine dont la langue officielle est le portugais. Je me suis lancée dans un autre univers, dans une autre culture et, bien sûr, dans un autre idiome. Mon premier dialogue avec un Québécois a été catastrophique. J’ai « capoté », car je ne comprenais rien. Quelle province particulière!

En plus d’être une pionnière découvrant les caractéristiques de ce morceau du Canada qui parle français, j’ai une âme ouverte et observatrice. Lorsqu’on entre dans une terre inconnue, il faut être ouvert à accepter le nouvel idiome dans lequel on est immergé. D’ailleurs, la capacité d’observer autour de la langue ouvre les horizons. C’est la raison pour laquelle je me demande pourquoi il y a une « chicane » sans fin concernant la qualité du français au Québec. Pourquoi certains professeurs du cours Francisation, offert par le gouvernement aux nouveaux arrivants allophones, disent-ils que les immigrants vont écrire un français meilleur que les adolescents québécois? Pourquoi y a-t-il un panneau affirmant Au Québec, on communique en français![1] sur le comptoir d’accueil du bureau de la Régie de l’assurance maladie au boulevard Lebourgneuf? Pourquoi donc faut-il restreindre la langue française ici?

Je sais que ce combat n’est pas le mien, mais j’ai décidé de le comprendre pour mieux m’intégrer dans ce lieu où j’ai choisi d’habiter et pour trouver les réponses aux questions qui circulent dans ma tête. J’ai donc commencé à travailler fort et, au milieu de cette discussion socioculturelle linguistique, j’ai découvert qu’il y a une richesse singulière à travers le Québec.

Comme dans toute « chicane », il y a deux côtés. Pour l’instant, je suis assise sur la barrière qui divise les opinions concernant l’état de la langue française parlée et écrite. Je ne suis pas capable de ne prendre aucune position, car je ne suis pas née « icitte », ainsi je ne possède aucune référence symbolique et historique. Cependant, je trouve bizarre qu’un professeur de français agisse négativement envers leurs jeunes étudiants québécois.

Le récit intitulé Insolences du frère Untel, pseudonyme de Jean-Paul Desbiens, a soulevé un débat important en 1960, mais les temps ont changé et cette œuvre a laissé une vague pessimiste ainsi qu’un préjugé linguistique chez certains professeurs. À mes yeux, il est inadmissible qu’un enseignant de français donne plus d’importance à un immigrant allophone qu’aux jeunes étudiants québécois, croyant que ces derniers ne sont pas capables d’écrire un texte adéquatement. Certains professeurs matraquent la jeunesse du Québec. Ils sont pessimistes et ils ont une tendance à attribuer la baisse de la qualité du français aux menaces, à mon avis, inoffensives.

La première fois que j’ai eu un contact avec le français vulgaire et familier, j’ai pensé que c’était une expression amérindienne. Un monsieur a frappé en arrière de ma voiture et quand je suis sortie du véhicule pour régler cet inconvénient routier typique de l’hiver glissant, le monsieur a dit « Tabarnakostiecâlice! Moé là, chu pas bien! ». Je pensais que c’était une sorte de malédiction jetée sur moi. J’ai fait une recherche et j’ai découvert que cela fait partie de la culture d’ici. Oui! Je dis « culture » parce que cette façon de sacrer est typiquement québécoise. C’est un moyen de s’exprimer et de jeter un sentiment négatif. En outre, les mots « moé » et « chu » sont quelques représentants du joual, la plus célèbre menace au Québec. Et, encore une fois, j’ai constaté que cela est considéré comme un régionalisme qui fait partie de la culture populaire. Je crois que ces registres de la langue familière et vulgaire ne représentent aucune menace à la qualité du français, car ils font partie de l’identité du peuple québécois.

Le fait que la société québécoise ait une façon spéciale de communiquer ne la dispense pas de la responsabilité de valoriser aussi le discours poli, basé sur le français standard. Il faut avoir du bon sens. Le marché du travail n’est pas notre maison où on peut jouer avec le joual. En général, les employeurs valorisent les gens qui parlent et qui écrivent bien la langue française. Les bons postes d’emplois demandent de bonnes formations professionnelles. Il faut donc étudier, maîtriser les règles d’écriture et bien parler.

Pour que je puisse comprendre la menace la plus courante à la langue française au Québec d’aujourd’hui, l’anglais, il a fallu retourner au Québec d’hier. J’arrive donc à la Révolution tranquille. Quel cri touchant! Cet évènement met en évidence la nécessité d’être libre et de s’affirmer comme nation et surtout comme langue. C’est la raison pour laquelle je crois que derrière la phrase : « Au Québec, on communique en français! », il y a le sentiment de réussite, de courage et d’espoir. Je pense que je comprends ce message. Il n’est pas nécessairement une imposition. C’est une affirmation d’une province qui a eu besoin de garder ses racines, de valoriser sa culture et de protéger sa langue française face à la « domination » des Canadiens anglais. L’extrait suivant illustre cette nécessité : « Le français e:st, au Québec, le principal vecteur d’identité. […] Ce n’est pas de l’intérieur qu’on maintient une langue. C’est de l’extérieur »[2].   

Selon Benoit Melançon[3], la valeur universelle d’une langue repose sur le pouvoir militaire et économique d’un pays. Cela explique un peu la puissance de l’anglais dans le monde entier, car la globalisation est, en grande partie, commandée par les États-Unis. Le monde des affaires parle anglais. Cependant, je crois que la langue anglaise ne représente pas une menace majeure au Québec parce que les Québécois ont déjà solidifié leur langue et leur identité grâce à la loi 101 qui protège la francophonie.

Enfin, je n’ai pas choisi le Québec. C’était cette belle province qui m’avait séduite parce qu’on ne parle pas le français ici. On le sent dans chaque regard, dans chaque geste, dans chaque nid familial, dans chaque coin historique, dans chaque flocon de neige. Voici la différence. Voilà pourquoi je « capote » quand « chu » capable de déchiffrer le message d’un Québécois.


[1] « Politique linguistique de la Régie ». Disponible dans le site Web : http://www.ramq.gouv.qc.ca/fr/regie/Pages/politique-linguistique.aspx.

[2] Beaudoin-Bégin, Anne-Marie. La langue rapaillée : combattre l’insécurité linguistique des Québécois. Montréal : Éditions Somme toute, 2015. Pages 104-107. 

[3] Conférence donnée le 2 mars 2017 à la salle Agora du Cégep Garneau.