Repartir de zéro

Date 18/05/2016

Écrit parDanièle Henkel

Ayant décidé de quitter mon Maroc natal et l’Algérie qui fut le berceau de mon adolescence et de mes premières années de femme et de mère de famille, je suis arrivée au Québec en 1990, par une belle nuit d’hiver, en plein mois de janvier. La déchirure du départ, la fatigue, puis ce froid et cette neige que je ne connaissais pas, cette femme à la douane que je ne comprenais pas alors qu’elle me parlait en français… J’ai très vite compris que ce ne serait pas facile, que le chemin serait long et qu’il me faudrait tout réapprendre.

Apprendre à m’habiller, à manger, à parler, à me déplacer, à faire les formalités les plus élémentaires mais aussi comprendre le mode de vie des Québécois ou encore le fonctionnement des différentes institutions. C’est ici que j’ai découvert qu’aucun dépanneur ne pourrait jamais réparer ma voiture ou mon fer à repasser, mais que je pourrais y trouver à toute heure du lait, du pain ou encore le journal. Louer un appartement, ouvrir un compte en banque ou obtenir une carte de crédit étaient soudainement devenus de véritables défis auxquels je devais faire face.

Heureusement, le destin place parfois sur votre chemin des êtres de cœur, même s’ils se cachent discrètement sous un uniforme de douanier. Ce fut le cas avec Victoria, cette femme que j’avais tant de mal à comprendre lors du contrôle des douanes. Pour je ne sais quelle raison, elle a spontanément décidé de m’aider et ce, dans l’heure qui a suivi mon arrivée à l’aéroport de Mirabel. Victoria s’est démenée pendant des mois pour faciliter mon intégration et celle de ma famille. Grâce à elle j’ai pu rapidement ouvrir un compte bancaire, louer un appartement et avoir accès à de petits crédits. Comme nous n’avions pas de voiture, c’est elle qui me conduisait à mes entretiens d’embauche. Elle a été notre guide et un soutien sans faille jusqu’à ce qu’elle disparaisse un jour et que je n’ai plus aucune nouvelle d’elle. Peut-être persuadé que nous étions désormais capables de voler de nos propres ailes, l’ange s’est évaporé dans la nature.

Malgré ses diplômes d’ingénieur, son expertise en génie et son expérience de haut fonctionnaire au sein du gouvernement algérien, Ahmed, mon-ex conjoint n’arrivait pas à trouver de travail. Ses diplômes n’étaient pas reconnus ici et on lui reprochait de ne pas parler l’anglais. Quant à moi, ayant été nommée employée FSN (Foreign Service National) de l’année par le Département d’État à Washington, j’étais persuadée que mon expérience et mon parcours remarqué au Consulat des États-Unis d’Amérique à Oran allait m’ouvrir au Québec les portes d’un emploi à la hauteur de mes compétences. Ce ne fut pas le cas!

J’ai quand même rapidement réussi à trouver un premier travail qui me permettait de subvenir aux besoins essentiels de ma famille. Le frigo n’était pas toujours plein, mais j’avais fait le choix d’abandonner une situation professionnelle privilégiée dans un pays ensoleillé, il fallait que je l’assume et que je me batte. Puis, de rencontres en opportunités j’ai pu démontrer à ceux qui m’ont successivement donné ma chance que j’étais compétente, rigoureuse et surtout que je pouvais soulever des montagnes. Mon salaire progressait et je commençais à pouvoir vivre confortablement, mais cela ne me suffisait plus.

Animée par une fibre entrepreneuriale héritée de ma mère, j’ai décidé de prendre tous les risques et de fonder ma propre compagnie. C’est ainsi qu’est née, avec moult défis à relever et d’innombrables obstacles à surmonter, Daniele Henkel inc. avec à l’époque un seul produit, le Gant Renaissance, un petit gant d’exfoliation digne héritier de la tradition ancestrale de nos Hammams. Poursuivant sa démarche dans le domaine de la prévention, de la santé et du mieux-être en faisant appel à des méthodes naturelles et non invasives, cette entreprise en est devenue en quelques années un chef de file.

Je dis souvent que s’il faut savoir faire des choix dans la vie, le plus important reste de les assumer. Ma réussite apparente, ma joie de vivre et la bonne humeur qui me caractérisent ne doivent pas occulter et faire oublier ces moments difficiles que je considère comme les fondations de mon entreprise. Personne ne m’a fait de cadeau et c’est seule que je me suis bâtie. Malgré les doutes, les incertitudes, les larmes et les nuits blanches, je ne regrette absolument rien. Je reçois aujourd’hui une telle dose d’amour et d’espoir du Québec que je n’ai qu’une envie : la partager et aller encore plus loin !